Pour la panthéonisation d’Olympe de Gouges et de Solitude

La Citoyenne paradoxale, par Joan Scott

Posted by Christine sur mars 6, 2007

Olympe de Gouges, la Citoyenne paradoxale,  

Extrait de
La Citoyenne paradoxale, Paris, Albin Michel, 1998, pp. 55-57
 Joan W. Scott, Harold F. Linder Professor of Social Science, Institute for Advanced Study,
Princeton
 

Lorsque Olympe de Gouges réclama l’admission des femmes en politique en se fondant sur leur individualité, elle se heurta au problème du « Soi » et de l’autre. Selon le discours politique de son époque, l’individu indépendant se constituait en antithèse à la femme dépendante. La notion d’individu abstrait de Condorcet n’offrait pas une réponse pleinement satisfaisante aux yeux d’Olympe de Gouges. Comment parviendrait-elle finalement à assurer l’individualité de la femme ? Les oppositions « Soi »/autre, homme/femme pouvaient-elles être symétriques, ou le fait de considérer les femmes comme égales priverait-il d’une certaine façon les hommes de l’individualité que leur conférait l’existence d’un autre, parce que cela rendrait tout le monde semblable ? Les autres pourraient-ils simplement être d’autres « Soi » (masculin ou féminin), le genre important peu, ou, en l’absence de genre, les frontières se brouilleraient-elles en un narcissisme égocentrisme ? Ces questions lancinantes n’étaient pas abordées par le plaidoyer de Condorcet en faveur d’une égalité fondée sur la raison humaine commune. Néanmoins, ses écrits vinrent étayer les arguments d’Olympe de Gouges et influencèrent ses actions. Olympe de Gouges se forgea une identité de membre du Public en se servant des idées en vogue sur les femmes, raison et l’opinion publique (qui faisaient toutes l’objet de controverses).

Dans l’atmosphère enfiévrée de la Révolution, alors que de nombreuses définitions d’un comportement approprié étaient sujettes à réinterprétation, elle imagina qu’elle était – et, de fait, devint – une figure politique relativement en vue. Elle y parvint non pas en reproduisant le rôle d’hommes politiquement actifs, mais en adaptant l’action politique aux femmes. Chaque fois qu’elle se désigne comme « homme d’Etat », chaque fois qu’elle invoque son « génie bienfaisant », elle fait aussi référence à sa féminité […]. L’une de ses brochures s’intitulait Le Cri d’un sage : par une femme. Lorsqu’elle se proposa comme avocate de Louis XVI, au cours de son procès, elle affirma à la fois que son sexe ne devait pas entrer en considération (« Laissons à part mon sexe »), et qu’il fallait le prendre en compte (« L’héroïsme et la générosité sont aussi le partage des femmes et la Révolution en offre plus d’un exemple »). Il ne s’agissait pas d’attester que les femmes étaient semblables aux hommes pour les faire accéder à la qualité de citoyen, mais de réfuter l’amalgame dominant du citoyen actif et de la masculinité, de rendre la différence sexuelle non pertinente en politique et, en même temps, d’associer les femmes – explicitement en tant que femmes – à la notion de sujet « actif ». Mais puisque le citoyen actif était déjà défini comme un individu mâle, comment pouvait-elle plaider la cause des femmes ? L’apparente contradiction – entre non-pertinence et pertinence de la différence sexuelle, entre égalité et différence – était au cœur du projet féministe de faire des femmes des sujets politiques. Tente de réaliser ce projet impliquait un acte d’auto-création, par lequel une femme se définissant en tant que femme jouait le rôle public/politique habituellement dévolu aux hommes […].

Mais Olympe de Gouges se retrouva inévitablement confrontée à la paradoxale « logique de la semblance ». Dans la mesure où son imitation était réussie, elle mettait en lumière la différence qu’Olympe de Gouges voulait dépasser, une différence qu’elle commentait toujours avec une sorte d’étonnement joyeux (regardez, proclamait-elle en se référant à elle-même, voici une femme qui se fait Homme !). Et dans la mesure où la différence de
la Femme évoquait la distinction actif/passif, la ressemblance obtenue n’établissait pas l’autonomie, mais son contraire. Olympe de Gouges fit un instrument du rôle réservé aux hommes, afin de le rendre accessible aux femmes. Ce jeu défiait les idées reçues sur les qualités proprement féminines et masculines, parce qu’il dévoilait la nature nécessairement contradictoire de l’association exclusive de « l’Homme » au « Citoyen » actif. Mais on pouvait aussi l’interpréter (ce fut le cas en 1793) comme un acte inauthentique, parce qu’il procédait d’une fausse identification, qui confirmait donc les fondements de l’exclusion.     
 

Posted in 2 - La Citoyenne paradoxale, par Joan Scott | Leave a Comment »

Olympe de Gouges (1748-1793)

Posted by Christine sur mars 6, 2007

Biographie d’Olympe de Gouges 

(Source Wikipedia)

Née le 7 mai 1748 à Montauban, Marie Gouze est déclarée fille de Pierre Gouze, qui ne signe pas au baptême, et d’Anne-Olympe Mouisset, mariés en 1737, mais elle apprend bien vite, par sa mère, qu’elle est la fille naturelle du poète Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, le célèbre antagoniste de Voltaire. Sa mère elle même était la filleule de Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan et d’Olympe Colomb de
La Pomarède et tout Montauban, écrit le député Poncet-Delpech et d’autres, savait que cette jolie femme avait été aimée par le marquis son parrain de cinq ans plus âgé qu’elle.

En 1765, elle épousa un traiteur parisien, Louis-Yves Aubry, et se retrouve très vite mère d’un petit garçon et presque aussitôt veuve. Déçue par son expérience conjugale, elle refusa toujours de se remarier par la suite considérant le mariage comme « le tombeau de la confiance et de l’amour ». Elle portait couramment les prénoms de « Marie-Olympe » (elle signe plusieurs textes ainsi) ou d' »Olympe », et elle ajouta une particule à son patronyme « Gouze » ou plutôt « Gouges », graphie adoptée par certains membres de sa famille dont sa sœur Jeanne Gouges. Elle voulut rejoindre cette sœur épouse de médecin à Paris et, vers 1770, quitta Montauban avec son fils Pierre, futur général des armées de la République à qui elle fit donner une éducation très soignée. À Paris, elle s’éprit d’un haut fonctionnaire de la marine, directeur d’une puissante compagnie de transports militaires en contrat avec l’état. Il la demanda en mariage, qu’elle refusa, mais leur liaison dura jusqu’à la Révolution. Il est donc faux d’affirmer avec ceux qui méconnaissent le contexte que Marie-Olympe de Gouges fut une « courtisane ». Elle eut peut-être quelques passades, des coups de cœur, mais sans commune mesure avec le libertinage pratiqué à Versailles et dans les milieux de la haute bourgeoisie parisienne. Grâce à Jacques Biétrix de Rozières, qui la considérait un peu comme sa femme, elle eut une grande indépendance financière, ce qui lui donnait un certain train de vie (elle figure dès 1774 dans l’Almanach de Paris ou annuaire des personnes de condition) et lui permit dès 1778 de s’essayer à écrire des pièces de théâtre qui fut la passion de toute sa vie. Indépendamment de son théâtre politique qui fut joué sous la Révolution, la pièce qui la rendit célèbre en son temps est « l’Esclavage des Noirs » publié sous ce titre en 1792, inscrite au répertoire de la Comédie-Française le 30 juin 1785 sous le titre de « Zamore et Mirza, ou l’heureux naufrage ». Cette pièce et une autre intitulée « le Marché des Noirs » (1790), ainsi que ses « Réflexions sur les hommes nègres » (1788) lui ont permis de rejoindre la « Société des amis des Noirs » – le lobby des abolitionnistes – créé en 1788 par Brissot qui parle d’ailleurs d’elle dans ses lettres inédites, puis d’être citée par l’abbé Grégoire, dans la liste « des Hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs » (1808).

En 1788, elle s’était fait remarquer en publiant deux brochures politiques qui furent très remarquées et discutées en leur temps, notamment dans le « Journal général de France » et d’autres journaux. Elle avait développé un projet d’impôt patriotique dans sa célèbre « Lettre au Peuple » et proposé un vaste programme de réformes sociales et sociétales dans ses « Remarques patriotiques ». Ces écrits furent suivis de nouvelles brochures qu’elle adressa sans discontinuer aux représentants des trois premières législatures de la Révolution, aux Clubs patriotiques et à diverses personnalités dont Mirabeau, La Fayette et Necker qu’elle admirait particulièrement. Ses positions furent toujours très proches de celles des hôtes de Mme Helvétius, qui tenait salon à Auteuil, et où on défendait le principe d’une monarchie constitutionnelle. En relation avec le marquis de Condorcet et son épouse née Sophie de Grouchy, elle rejoignit les Girondins en 1792. Elle fréquentait les Talma, le marquis de Villette et son épouse, également Louis-Sébastien Mercier et Michel de Cubières, secrétaire général de la Commune après le 10 août, qui vivait maritalement avec la comtesse de Beauharnais, auteur dramatique et femme d’esprit. Avec eux, elle devint républicaine comme d’ailleurs beaucoup de membres de la société d’Auteuil qui pratiquement tous s’opposèrent à la mort de Louis XVI. le 16 décembre 1792, Mme de Gouges s’offrit pour assister Malesherbes dans la défense du roi devant la Convention, mais sa demande fut rejetée avec mépris. Elle considérait que les femmes étaient capables d’assumer des taches traditionnellement confiées aux hommes et régulièrement, pratiquement dans tous ses écrits, elle demandait que les femmes fussent associées aux débats politiques et aux débats de société. La première elle obtint que les femmes fussent admises dans une cérémonie à caractère national, « la fête de la loi » du 3 juin 1792 puis à la commémoration de la prise de
la Bastille le
14 juillet 1792.

Olympe de Gouges défendit avec ardeur les droits des femmes. S’étant adressée à Marie-Antoinette pour protéger « son sexe » qu’elle disait malheureux, elle avait rédigé une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, calquée sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, dans laquelle elle affirmait l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes, insistant pour qu’on rende à la femme des droits « naturels » que la force du préjugé lui avait retiré. À cette époque, le suffrage est censitaire car il faut payer trois journées de travail pour voter. Seuls les privilégiés peuvent voter : la majorité du peuple français, dont les hommes, ne vote donc pas. Elle demande la suppression du mariage et l’instauration du divorce qui fut adopté quelques mois plus tard. Elle émet à la place l’idée d’un contrat annuel renouvelable signé entre concubins et milite pour la libre recherche de la paternité et la reconnaissance des enfants nés hors mariage. Elle fut aussi une des premières à théoriser, dans ses grandes lignes, le système de protection maternelle et infantile que nous connaissons aujourd’hui par la création de maternités. De plus, elle recommanda la création d’ateliers nationaux pour les chômeurs et de foyers pour mendiants qui se rapprochent des foyers d’hébergements actuel.

En 1793, elle s’en prit vivement à ceux qu’elle tenait responsable des atrocités des 2 et 3 septembre 1792 (« le sang, même des coupables, disait-elle, souille éternellement les Révolutions »), désignant particulièrement Marat. Soupçonnant Robespierre d’aspirer à la dictature, elle l’interpella dans plusieurs écrits ce qui lui valut une dénonciation de Bourdon de l’Oise au club des Jacobins. Après la mise en accusation du parti girondin tout entier à la convention, le 2 juin 1793, elle adressa une lettre pleine d’énergie et de courage, s’indignant de cette mesure attentatoire aux principes démocratiques (9 juin 1793). Ce courrier fut censuré en cours de lecture. S’étant mise en contravention avec la loi de mars 1793 sur la répression des écrits remettant en cause le principe républicain (elle avait rédigé une affiche à caractère fédéraliste ou girondin sous le titre « Les Trois urnes ou le Salut de la patrie, par un voyageur aérien »), elle fut arrêtée et déférée au tribunal révolutionnaire le 6 août 1793 qui l’inculpa.

Malade à la prison de l’abbaye de Saint-Germain-des-Près, réclamant des soins, elle fut envoyée à l’infirmerie de la petite Force, rue Pavée dans le Marais, partageant la cellule d’une condamnée à mort, Mme de Kolly, qui se prétendait enceinte. En octobre suivant, elle obtint son transfert dans la pension de Mme Mahay, sorte de prison pour riches où le régime était plus libéral et où elle eut semble-t-il une liaison avec un des prisonniers. Il lui aurait été facile de s’évader mais, désirant se justifier des accusations pesant contre elle, elle réclama publiquement son jugement dans deux affiches très courageuses qu’elle réussit à faire sortir clandestinement de prison et imprimer pour qu’elles soient largement diffusées (« Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire » et « Une patriote persécutée », son dernier texte, très émouvant). Traduite au Tribunal au matin du 2 novembre, soit quarante-huit heures après l’exécution de ses amis Girondins, elle fut condamnée à la peine de mort pour avoir tenté de rétablir un gouvernement autre que un et indivisible. D’après un inspecteur de police en civil, le citoyen Prévost présent à l’exécution, d’après le Journal de Perlet et d’autres témoignages, elle est montée sur l’échafaud avec infiniment de courage et de dignité contrairement à ce que raconte au XIXe siècle l’auteur des mémoires apocryphes de Sanson et quelques historiens misogynes dont le fameux Jules Michelet. Sa dernière lettre fut pour son fils, l’adjudant général Aubry de Gouges, qui la renia dans une « profession de foi civique », par crainte d’être inquiété. Dans sa Déclaration des Droits de la Femme, elle avait écrit de façon prémonitoire « la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ». mais le procureur de la Commune de Paris, Pierre-Gaspard Chaumette, dans un discours aux républicaines, fustigea sa mémoire et applaudit à son exécution, méritée selon lui, ne serait-ce que parce qu’elle avait, disait-il, « oublié les vertus qui conviennent à son sexe ».

 

Posted in Olympe de Gouges et la Déclaration de 1791 | Leave a Comment »

Lettres aux Candidat-e-s à l’élection présidentielle 2007

Posted by Christine sur mars 6, 2007

   Demain, Olympe et Solitude au Panthéon !

   Appel  aux candidates et aux candidats à l’élection présidentielle 

         Mesdames, Messieurs,  A la veille de la Journée mondiale des femmes, nous vous sollicitons pour savoir si vous accepteriez de vous engager, en cas de victoire aux élections, à faire entrer au Panthéon Olympe de Gouges et Solitude.        

Marie Curie, première femme reçue ès qualités au Panthéon n’y entra qu’en 1995. Sophie Berthelot l’avait précédée en ce lieu, mais elle y fut inhumée uniquement en tant qu’épouse du grand chimiste. Récemment, les Justes ont été célébrés, et plusieurs femmes ont franchi le seuil du Panthéon, le temps de la cérémonie. Mais il convient d’aller plus loin.        

Olympe de Gouges est à nos yeux une figure éclatante. Femme de lettres et femme politique, elle porta avec un courage exemplaire le combat de l’égalité des droits. En 1791, elle rédigea une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qui affirmait haut et fort dans son article 1 : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » Elle se battit, non sans succès, pour que les femmes puissent prendre part aux commémorations nationales, et notamment aux cérémonies du 14 juillet 1792. Elle milita pour le droit au divorce, qui fut obtenu quelques mois plus tard. Dès 1788, dans son projet de « caisse patriotique », elle développa des idées visionnaires sur la solidarité nécessaire pour secourir les pauvres. Elle chercha à défendre les droits des chômeurs et des mendiants, autant de sujets dont l’actualité demeure, hélas, brûlante.        

Mais Olympe de Gouges milita aussi, on l’ignore souvent, contre l’esclavage, qui fut aboli par la Première République en 1794, avant d’être rétabli par Napoléon huit ans plus tard. Dès 1788, elle publia ses Réflexions sur les hommes nègres, puis Le Marché des noirs en 1790 et L’Esclavage des noirs, oeuvre composée dès 1785, et inscrite au répertoire de la Comédie-française. Engagée dans cette lutte, elle adhéra à la Société des Amis des Noirs, aux côtés de Brissot, Condorcet, Lafayette, l’Abbé Grégoire, lequel l’inscrivit sur la liste des « hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs ». La cause des femmes, la cause des noirs, la cause des opprimés en général, tels furent les combats admirables d’Olympe de Gouges.        

Nous voulons vous proposer aussi une autre figure, une autre femme, celle qu’André Schwarz-Bart a célébrée dans son roman, La Mulâtresse Solitude. On oublie souvent que les esclaves ont été les premiers à se battre contre l’esclavage, évidemment, et on oublie encore plus que les femmes ont pris part à ce combat. Il convient donc de rappeler ces deux vérités, qu’illustre Solitude. Née en Guadeloupe dans la commune de Capesterre, elle n’hésita pas à rejoindre le commandant Delgrès et les autres marrons, lorsque Napoléon décida de rétablir l’esclavage. La résistance s’organisa contre les soldats du général Richepance. Solitude combattit, les armes à la main. Retranchée avec Delgrès à Matouba, elle fut finalement capturée et condamnée à mort. Comme elle était enceinte, on attendit que le petit esclave naisse, et elle fut exécutée le lendemain de son accouchement. En 1999, la commune des Abymes en Guadeloupe décida d’honorer son nom en érigeant une statue à sa mémoire sur le boulevard des Héros. Le 10 mai 2007, une autre statue sera inaugurée en son honneur dans la ville de Bagneux, place de la Liberté.

Evidemment, Solitude est une figure peu célèbre, moins connue encore qu’Olympe de Gouges. Mais telle qu’elle est construite, la mémoire nationale, en particulier la mémoire des « grands hommes » tend à rendre invisibles les femmes, bien sûr, les noirs aussi, et a fortiori les femmes noires. Il est donc fatal que les femmes, les noirs et les femmes noires que l’on pourrait panthéoniser souffrent d’un déficit de notoriété. C’est d’ailleurs pour cela que nous faisons cette proposition. Pour faire connaître des figures qui méritent de l’être ; pour que la mémoire nationale devienne plus équitable ; pour que la société française aussi devienne plus juste ; pour que chacun sache qu’il peut y trouver sa place.        

En outre, après la récente célébration des Justes, il nous semble opportun de montrer que la mémoire nationale doit aujourd’hui reconnaître les héros invisibles, les héros ordinaires, les héros oubliés, qui ont été parfois les figures les plus belles, les plus touchantes, et d’une certaine façon les plus authentiques. Les héros ne sont pas nécessairement des hommes en armes, l’épée à la main, et l’éperon à la botte. Ce sont aussi ces femmes des rues, pendant la Révolution, qui bravaient les soldats et réclamaient du pain pour leurs enfants ; ce sont parfois des citoyens ordinaires comme les Justes qui risquaient leurs vies pour en défendre d’autres ; ce sont encore ces marrons anonymes et ces femmes esclaves entrant en résistance. Par leur contribution décisive quoique discrète, ces héros invisibles ont écrit peut-être les plus belles pages de l’histoire de France.         En 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, l’historienne Catherine Marand-Fouquet avait proposé qu’Olympe de Gouges reçoive les honneurs du Panthéon. Aujourd’hui, les associations noires qui constituent le CRAN se joignent aux mouvements féministes pour soutenir cette demande, et proposer en outre que Solitude figure aux côtés d’Olympe de Gouges dans l’illustre tombeau. A l’évidence, le combat pour les droits civiques et pour l’égalité, qu’il s’agisse des femmes ou des noirs, est lié à la Révolution et à la République. Il nous semble que celles et ceux qui poursuivent cette lutte aujourd’hui renforcent l’universalisme, qui est une conquête perpétuelle. Cette double panthéonisation serait, à n’en pas douter, un symbole magnifique de concorde nationale, de simplicité et de grandeur, et il nous plaît de croire qu’Olympe et Solitude seraient heureuses de se trouver côte à côte…         Le Panthéon, demain, sera plus beau, avec Olympe de Gouges et Solitude. 

Louis-Georges Tin (Porte-parole du CRAN), Claudine Tisserand (vice-présidente du CRAN) 

Parmi les premiers signataires de cet appel figurent :

Laure Adler (journaliste), Maïté Albagly (secrétaire générale du Planning familial), Elisabeth Badinter (philosophe), Clémentine Autain (adjointe au maire de Paris), Christine Bard (historienne, Institut Universitaire de France, Université d’Angers), Françoise Barret-Ducrocq (historienne, présidente de l’Institut Emilie du Châtelet), Sophie Bessis (historienne, secrétaire générale adjointe de la FIDH), Martine Billard (députée), Olivier Blanc (historien), Christine Cadot (politiste, Harvard), Aimé Césaire (poète, dramaturge, homme politique), Danielle Charest (écrivaine), Nicole Claude-Matthieu (sociologue, EHESS), Stéphane Coloneaux (porte-parole du PCF), Maryse Condé (écrivaine, présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage), Christine Delphy (sociologue, CNRS), Marie Desplechin (écrivaine), Elsa Dorlin (philosophe, Université Paris I), Jean-Pierre Dubois (président de la Ligue des Droits de l’Homme), Eric Fassin (sociologue, ENS), Caroline Fourest (essayiste), Geneviève Fraisse (philosophe, CNRS), Françoise Gaspard (politologue, EHESS), Arlette Gautier (sociologue, Université de Bretagne), Christophe Girard (adjoint au maire de Paris), Edouard Glissant (écrivain), Marie-Elisabeth Handman (sociologue, EHESS),  Anne Hidalgo (première adjointe au maire de Paris), Pénélope Komitès (adjointe au maire de Paris), Anne Lafont (historienne de l’art, Université de Marne-la-Vallée), Noël Mamère (député), Philippe Mangeot (ancien président d’Act Up), Catherine Marand-Fouquet (historienne, membre du comité de rédactionde Clio), Pap Ndiaye (historien, EHESS), George Pau-Langevin (avocate, ancienne présidente du MRAP), Bruno Perreau (politiste, Sciences-Po Paris), Michelle Perrot (historienne, professeure émérite, Paris VII), Stéphane Pocrain (homme politique), Joan W. Scott (historienne, Princeton), Claude Servan-Schreiber (écrivaine), Louis Sala-Molins (philosophe, professeur émérite, Paris I), Charles Sowerwine (historien, université de Melbourne),  Benjamin Stora (historien, Paris VIII), Fodé Sylla (membre du Conseil Economique et Social, ancien président de SOS Racisme), Christelle Taraud (Columbia University, EHESS/CNRS), Estelle Taraud (réflexologue), Jean-Claude Tchicaya (adjoint au maire de Bagneux, porte-parole du collectif Devoirs de mémoires), Francis Terquem (avocat, co-fondateur de SOS-Racisme), Françoise Vergès (politologue, University of London, vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage), Elianne Viennot (professeure de littérature, Institut Universitaire de France, Université de Saint-Etienne), Roch Wamytan (sénateur coutumier de la Nouvelle Calédonie). An Nou Allé, CAAC-Comores, Comité IDAHO (International Day Against Homophobia), le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), la LDH (Ligue des Droits de l’Homme), la SIEFAR (Société Internationale des Femmes de l’Ancien Régime), la ZEP.

Posted in 1- Lettres aux Candidat-e-s, par Louis-Georges Tin | Leave a Comment »

Les Soeurs de Solitude, par Arlette Gautier

Posted by Christine sur mars 6, 2007

Extrait d’Arlette Gautier, Les soeurs de Solitude. La condition féminine dans l’esclavage aux Antilles françaises du XVIIe au XIXe siècle, Paris, éditions caribéennes, 1985.  

FEMMES EN LUTTE   VIVRE LIBRE OU MOURIR (p.238) 

Les luttes armées de la fin du XVIIIe siècle en Guadeloupe et à Saint-Domingue ont donné lieu à de nombreux mémoires où l’on peut examiner le rôle des femmes esclaves. 

       Hommes et femmes insurgés (p.249) :

En Guadeloupe, quelques insurrections dues à une «fausse interprétation des mots Liberté et Egalité» (sic) furent réprimées violemment. Les luttes entre grands propriétaires, négociants, colons et mulâtres conduisirent les premiers à déclarer la guerre à la France Républicaine et à demander l’intervention anglaise. Ils gardèrent la Martinique jusqu’à la paix d’Amiens mais Victor Hughes leur arracha la Guadeloupe avec 1 150 hommes de troupe et surtout la loi d’abolition de l’esclavage du 4.2.1794 qui mit les esclaves de son côté. Les Anglais capitulèrent le 6.10. La guerre continuant, Hughes lève 2000 Noirs en 1794 et 10 000 en 1795 pour former les fameux bataillons de «sans-culottes noirs ». Certains anciens esclaves réussirent ainsi une belle promotion. Ignace, ancien charpentier marron, rallié dans les premiers jours à Hughes, devint chef de bataillon et commandant du Fort de la Victoire. Les Noirs et mulâtres formaient les 7/8 des troupes en 1802. Ils devinrent aussi les corsaires de la Guadeloupe. «Lebas et Hughes firent appel aux Noirs cultivateurs dont certains reçurent en fermage des propriétés d’émigrés. » En 1802 « Les Noirs, soldats, marins, cultivateurs, artisans, étaient devenus officiers de terre et de mer, fermiers, propriétaires, négociants ». Quant aux femmes, selon Lara: «Elles s’étaient révélées des mères, des épouses, des maîtresses de maison, des compagnes aussitôt adaptées aux situations des leurs ». En fait, la plupart des esclaves n’étant pas mariés, leur nombre étant déjà inférieur à celui des hommes avant les événements et l’armée étant nombreuse, on peut penser que beaucoup de femmes restèrent des cultivatrices. Or l’affranchissement n’avait pas apporté aux cultivateurs tout ce qu’ils en espéraient. «La colonie était dans le plus grand délabrement; les nègres égarés par le décret du 16 Pluviôse an II (4.2.1794) se refusèrent au travail, élevèrent des prétentions et se réunirent au quartier des Abymes pour les faire valoir. Victor Hughes marcha contre eux, les défit et par des exemples sévères les renferma pour toujours dans les bornes qu’il voulut bien leur assigner. Il les reconnut pour français mais rien de plus. Il substitua à l’ancienne servitude une discipline militaire dont la rigueur fut le correctif des lois révolutionnaires ». Après le départ de Hughes en 1798 leur situation empira: le général Desfourneaux autorisa les fermiers à rechercher leurs anciens travailleurs. En effet beaucoup d’affranchis ne restaient pas sur les plantations, notamment parce que leurs salaires étaient amputés d’un tiers par diverses retenues. Cependant en 1802 le capitaine général Lacrosse indisposa soldats et cultivateurs par les arrestations opérées sur les gens de couleur et il fut rembarqué. Le général de brigade Magloire Pélage, métis martiniquais, ancien esclave affranchi pour ses brillants services dans les milices coloniales, accepta le pouvoir avec un conseil provisoire pour maintenir la colonie dans la dépendance de
la France. Lacrosse écrivit à Bonaparte que Pélage avait usurpé son pouvoir.
 

 A.     – La lutte contre de rétablissement de l’esclavage (p. 250-252)

Avant même que la paix avec l’Angleterre fut signée à Amiens le 25.3.1802, le Consul Bonaparte avait décidé de rentrer en possession des riches colonies antillaises. Les plaintes des colons, le rapport de Keverseau et la constitution de Saint-Domingue qui nommait Toussaint Gouverneur à vie, comme les faux rapports de Lacrosse l’y avaient décidé. Aussi deux expéditions partent de Brest: l’une le 11.12.1801 avec 19000 hommes en direction de Saint-Domingue, l’autre le 1.4.1802 vers la Guadeloupe. Les instructions laissées à son beau-frère Leclerc, général en chef de l’expédition de Saint-Domingue font planer l’idée du rétablissement de l’esclavage. « On doit sur tous les points de la colonie faire arrêter tous les hommes en place suspects, de quelque couleur qu’ils soient et faire embarquer au même instant tous les généraux noirs, quels que soient leurs mœurs, leur patriotisme et les services qu’ils ont rendus en observant de faire passer dans leurs grades et avec l’assurance -qu’ils seront bien traités en France. Si le but politique dans la partie française de Saint-Domingue doit être de désarmer les Noirs et de les rendre cultivateurs mais libres, on doit dans la partie espagnole les désarmer également mais les remettre en esclavage.» Le sens caché de ces instructions ne se manifeste-t-il pas lorsque le Consul ajoute: «Le capitaine général ne doit souffrir aucune vacillation dans les principes de ces instructions et tout individu qui discuterait le droit des Noirs qui ont fait couler tant de sang des Blancs, sera sous un prétexte quelconque renvoyé en France, quels que soient d’ailleurs son rang et son service.» Le parti pris est clair. D’ailleurs le 20 mai 1802 une loi déclare que tes colonies françaises rendues par le traité d’Amiens, notamment la Martinique, seraient régies par les lois antérieures à 1789.  –         En Guadeloupe :

A la suite de provocations lors de l’arrivée de l’expédition de Richepanse une partie des troupes guadeloupéennes s’enfuit et donne l’alerte aux cultivateurs alors que les autres sont désarmés et jetés à bas de cale. Les forces sont inégale: 3 670 soldats du côté de Richepanse, moins de 1 000 militaires et des cultivateurs sans armes de l’autre. Malgré une résistance héroïque les Guadeloupéens seront défaits. Les femmes arrivèrent parmi les cultivateurs. Elles participèrent notamment à une des plus sérieuses batailles, celle du 12 mai. Elles apprêtaient les armes, réconfortaient les blessés et transportaient les morts sous une pluie de balles. Chantant et vociférant, elles formaient des rondes, interrompues par le cri de : «vive la mort!» On retrouve là une pratique africaine remarquée à Saint-Domingue. «Ces femmes furent sublimes. Elles fanatisaient les hommes, décuplaient leur courage, montraient autant de bravoure qu’eux et mouraient comme eux. L’une de ces femmes héroïques, la mulâtresse Solitude, allait être mère; elle participa à tous les combats au poste de Dolé; arrêtée ensuite et emprisonnée, elle fut suppliciée dès sa délivrance, le 29 novembre 1802». Ils ont attendu la naissance de l’enfant afin qu’il devienne esclave à son tour! La description des combats montre un partage des tâches, seuls les hommes se servaient des fusils. Les femmes remplissaient aussi des tâches de liaison, apportant les ordres à travers la mitraille. Une d’entre elles prévint Ignace que des troupes françaises étaient déjà arrivées à Pointe-à-Pitre alors qu’il s’y rendait. Mais les femmes jouèrent également ce rôle dans l’autre camp. Une femme de couleur informa Pélage puis Richepanse que les troupes noires s’embarquaient pour Basse-Terre.

La Noire Agathe est chargée de répandre au Port Saint-Charles la proclamation de Richepanse qui promet de conserver la liberté aux Guadeloupéens. Par ailleurs l’agence municipale (de Basse-Terre) imagina d’envoyer au Fort (Saint-Charles) la proclamation des trois magistrats (dont Richepanse) par une députation composée des mères, des épouses, et des sœurs des insurgés. Elles les suivirent et moururent avec eux: «Les femmes étaient encore plus enthousiastes dans la mort ». Déjà trois malheureuses cultivatrices de l’habitation Framger, accusées d’avoir des parents parmi les combattants, avaient été exécutées sur le rivage. 10000 Noirs furent tués. dans les combats, déportés ou fusillés, 3000 déportés en pays étranger dont tous les Noirs qui faisaient partie de la force armée au moment de l’arrivée de Richepanse, y compris les soldats qui avaient combattus avec les Français contre leurs compagnons de race. Les quatre membres du Conseil provisoire, dont Pélage, furent embarqués et emprisonnés seize mois. L’esprit de la réaction «fut porté jusqu’à frapper dans les rues, sur les places et les chemins, les nègres et les négresses et les gens de couleur qu’on y rencontrait». Un arrêté consulaire du 16.7 et un arrêté de Richepanse le 17 du même mois rétablirent «l’ancien système colonial », mot pudique pour l’esclavage. La tête des personnes réfugiées dans les bois fut mise à prix. «Il fut promis pour chacun (homme ou femme) une portugaise mais cette mesure donna lieu à de grands abus en excitant la cupidité». Et un arrêté du 6.9.1802 obligea les individus noirs ou anciennement libres, soit par leur naissance ou par affranchissement avant 1789, à présenter au préfet colonial leurs titres et patentes de liberté, afin d’être vérifiés et reconnus, et ce dans un délai de trois mois. «De 14 912 personnes déjà déclarées libres selon patentes régulières, le nombre devait tomber à 6 705 soit 8 207 redevenues esclaves». Et la terreur continua en Guadeloupe.

Posted in 5 - Les Soeurs de Solitude, par Arlette Gautier | Leave a Comment »

De la Responsabilité en histoire, par Geneviève Fraisse

Posted by Christine sur mars 6, 2007

De la Responsabilité en histoire

Geneviève Fraisse, philosophe (CNRS) 

En trois morceaux de phrases, Olympe de Gouges se place à l’intérieur de l’événement historique.

Au milieu de la Révolution française, dans sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », elle campe les trois repères de l’histoire des femmes en train de se faire. Voici donc trois citations : 

« L’oubli ou le mépris » des droits des femmes: ainsi vient le malheur des peuples, nous dit-elle. Qui peut construire l’avenir sur une telle absence de reconnaissance de droits au moment même où chaque être humain devient homme et citoyen »? Il n’est pas bon que les femmes soient hors de l’espace démocratique. Il y a deux lectures possibles de cette mise à l’écart : l’oubli d’un côté, le mépris de l’autre, deux versions d’une même absence dans la démocratie à venir. Inutile de décider ce qui serait le plus grave, de l’oubli ou du mépris. Dans les deux cas, les femmes sont mises hors jeu. Impossible, dit-elle. « L’administration nocturne des femmes » : ainsi vécut l’ancien régime. Ce pouvoir de traverse, ce pouvoir politique reconnu aux femmes, ce pouvoir d’influence fut la face cachée du pouvoir public de la monarchie, dit-on. Cela signifiait ne pas avoir le pouvoir politique, mais exercer du pouvoir sur ceux qui gouvernent. Et ce peut l’être encore, puisque c’est la puissance du sexe ainsi invoqué, et fantasmé, qui se répète à loisir; de l’oreiller au salon, de la chambre nocturne à la mondanité des réceptions, les images de femmes intrigantes perdurent, y compris pour notre regard rétroactif porté sur l’histoire passée.  « Monter à l’échafaud, monter à la tribune » : cette équivalence entre deux expressions publiques de la citoyenneté est nécessaire à la reconnaissance politique. L’équation entre l’échafaud et la tribune n’a plus aujourd’hui aucun avenir historique. Mais le cynisme de cet accolage de mots nous mène au coeur de la lucidité d’Olympe de Gouges : qui fait l’histoire ? qui est responsable des événements et de la marche du temps ? Celui, celle qui monte à l’échafaud, ou celui, celle, qui monte à la tribune ? Réduire la responsabilité des femmes à leur culpabilité (bonne pour l’échafaud) est une erreur historique indigne de la Révolution. En écartant le droit à la tribune, citoyenneté, gouvernement, les femmes sont privées de l’exercice de leur raison et de leur pouvoir ; elles sont surtout exclues de la vie politique et de la dynamique démocratique. Ainsi, leur faute originelle, celle d’Eve assurément, se perpétue sans leur ouvrir vraiment le champ de l’histoire. Responsables des désordres du monde, les femmes sont des coupables, sans être des actrices. Drôle de place dans la causalité historique. Ainsi, oublier, ou mépriser, les femmes engage les hommes à faire une histoire qui n’aura rien de bon. A regarder le passé, la ruse des femmes, leur « administration nocturne » se comprend comme un mécanisme de survie ou de compensation, produisant crime ou vertu sans discernement. Si on ouvre la lecture à d’autres textes que celui d’Olympe de Gouges, la répétition de la faute des femmes, de leur responsabilité négative dans le déclenchement des guerres et des révolutions est un lieu commun repérable encore aujourd’hui. Certes, il faut obtenir des droits, dit Olympe de Gouges ; il faut aussi agir dans l’histoire en train de se faire.

Posted in 4 - Responsabilité et histoire, par Geneviève Fraisse | Leave a Comment »

Liens

Posted by Christine sur mars 5, 2007

Archives du Feminisme : http://www.archivesdufeminisme.fr/
Grioo : http://www.grioo.com/index.php
Le Cran : http://www.lecran.org/
Musea : http://musea.univ-angers.fr/
SIEFAR : http://www.siefar.org/

Posted in Liens utiles | Leave a Comment »

Bibliographie indicative

Posted by Christine sur mars 5, 2007

Sur Olympe de Gouges et Solitude :

-Marie Abraham, Gisèle Pineau, Femmes des Antilles. Traces et voix, Paris, Hachette.

-Olivier Blanc, Marie-Olympe de Gouges, une humaniste à la fin du XVIIIe siècle, Editions René Viénet.

-Maryse Condé, La Civilisation du bossale, Paris, L’Harmattan.

-Elsa Dorlin, La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de
la Nation française,
Paris, La Découverte.

-Geneviève Fraisse, Muse de la raison, Paris, Folio Gallimard.

-Arlette Gautier, Les Sœurs de Solitude, la condition féminine dans l’esclavage aux Antilles du XVIIe au XIXe siècle, L’Harmattan.

-Dominique Godineau, Citoyennes Tricoteuses, Aix-en-Provence, Alinéa.

-Olympe de Gouges, Ecrits politiques (2 volumes), présentés par Olivier Blanc, Côté Femmes Editions.

-Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791, Editions Mille et une nuits.

-Olympe de Gouges, L’Esclavage des Noirs, 1792, Paris, Côté-femmes, préface d’Eleni Varikas.

-Bernard Moitt, Women and Slavery in the French Antilles, 1635-1848, Indiana University Press.

-André Schwartz-Bart, La Mulâtresse Solitude, Seuil (roman).

-Joan W. Scott, La Citoyenne paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme, 1996, trad. M. Bourdé et C. Pratt, Paris, Albin Michel. 

Posted in Bibliographie | Leave a Comment »

Historique

Posted by Christine sur mars 5, 2007

-Octobre 1989 : l’historienne Catherine Marand-Fouquet lance une campagne pour obtenir  la panthéonisation d’Olympe de Gouges.

-Novembre 1993 : Catherine Marand-Fouquet initie une manifestation devant le Panthéon pour commémorer le bicentenaire de l’exécution d’Olympe de Gouges.

-1999 : la commune des Abymes en Guadeloupe inaugure une statue à la mémoire de la mulâtresse Solitude sur le boulevard des Héros.

-6 mars 2004 : une place Olympe de Gouges est inaugurée à Paris, au carrefour des rues Béranger, Charlot, Turenne et de Franche-Comté, en présence de Pierre Aidenbaum, maire du IIIe  arrondissement, Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris, Olivier Blanc, auteur de la biographie de référence sur Olympe de Gouges et de l’actrice Véronique Genest.

-janvier 2007 : le CRAN décide de demander la panthéonisation d’Olympe de Gouges à l’occasion de
la Journée mondiale des femmes en raison de son combat pour l’égalité des sexes et contre l’esclavage.
Plusieurs intellectuels sont sollicités, et au cours des discussions, le groupe de travail reprend à son compte la suggestion d’Eric Fassin, et décide de proposer également la panthéonisation de Solitude.

-29 janvier 2007 : Ségolène Royal cite la mulâtresse Solitude dans son discours aux Antilles.

-février 2007 : Louis-Georges Tin, porte-parole du CRAN, envoie aux candidats à la présidentielle l’appel pour une panthéonisation d’Olympe de Gouges et de Solitude.

-7 mars 2007 : tenue d’une conférence de presse à Radio France pour lancer la campagne de panthéonisation, en présence d’Esla Dorlin, Anne Lafont, Catherine Marand-Fouquet, Claudine Tisserand,
Eric Fassin, Stéphane Pocrain, Jean-Claude Tchicaya, Louis-Georges Tin.

-8 mars 2007 : publication dans Le Monde de l’appel pour la panthéonisation d’Olympe de Gouges et de Solitude, texte signé par Claudine Tisserand, vice-présidente du CRAN, et Louis-Georges Tin, porte-parole du CRAN. Parmi les signataires de l’appel figurent Aimé Césaire, Laure Adler, Clémentine Autain, Elisabeth Badinter, Maryse Condé, Edouard Glissant, Anne Hidalgo, Noël Mamère, Michelle Perrot, Stéphane Pocrain, Fodé Sylla, etc.

-10 mai 2007 : A l’initiative de Jean-Claude Tchicaya, maire adjoint de Bagneux, inauguration de la place de la liberté et d’une statue en mémoire de Solitude, à l’occasion de la journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage. 

Posted in L'historique du combat pour la panthéonisation | Leave a Comment »

« Aux Grands Hommes, la République reconnaissante », par Eric Fassin

Posted by Christine sur mars 3, 2007

La République minoritaire 
éric Fassin, sociologue (école normale supérieure, Paris)
 

 « Aux grands hommes la patrie reconnaissante » : c’est la devise inscrite au fronton du Panthéon, depuis la Révolution française, et de nouveau depuis les funérailles de Victor Hugo. Les femmes y ont-elles quand même leur place ? Bien sûr, et non seulement en tant qu’épouses, comme celle de Marcellin Berthelot, mais aussi, depuis 1995, en leur nom propre, avec Marie Curie, même si elle y accompagne aussi son époux. Mais peuvent-elles y figurer en tant que femmes, et non pas en faisant abstraction de cette qualité ? C’est tout l’enjeu d’aujourd’hui.

Le Panthéon est en effet un temple républicain. Proposer la panthéonisation d’Olympe de Gouges, féministe avant l’heure, et de Solitude, révoltée contre l’esclavage, l’une et l’autre exécutées à quelques années de distance, les faire entrer dans ce sanctuaire laïque, non seulement en raison de leur courage intellectuel et physique, c’est-à-dire en tant qu’héroïnes, mais aussi, symboliquement, en tant que femmes, et même en tant que femme noire pour la seconde, n’est-ce pas désacraliser la République en introduisant le loup du communautarisme dans la bergerie de la patrie de l’universalisme ? En réalité, bien au contraire, cela revient à interroger cette devise, et ses « grands hommes », à la lumière de l’exigence républicaine. C’est à propos d’Olympe de Gouges qu’au moment du bicentenaire de la Révolution française l’historienne féministe américaine Joan W. Scott a d’abord formulé son argument sur « la citoyenne paradoxale », en écho à cet aveu si parlant : les femmes, pour cette figure révolutionnaire, « n’ont que des paradoxes à offrir ». Non pas, faut-il le dire, que la femme serait, par nature, condamnée aux incohérences d’une incorrigible irrationalité, mais que sa prise de parole, au moment même où se met en place ce que la philosophe Geneviève Fraisse a appelé la « démocratie exclusive », qui écarte les femmes au moment de poser l’égalité des hommes, est vouée au paradoxe. N’est-ce pas en tant que femme que la féministe réclame d’être traitée comme si elle était un homme ?

Ce paradoxe n’est pas propre aux femmes. On peut y voir plutôt une figure constitutive de la condition minoritaire – et c’est pourquoi je parle ici de « paradoxe minoritaire ». Si la minorité n’est pas une réalité statistique, mais un statut politique fondé sur la discrimination, est minoritaire celui (ou celle) qui est minoré(e) par les relations de domination constitutives de nos sociétés. Pour se faire entendre, dans un espace public traversé par ces inégalités, et dans des registres du discours structurés par ces discriminations, les minoritaires sont donc voué(e)s au paradoxe. Ne sont-ils, ne sont-elles pas appelé(e)s à faire entendre toujours une particularité, une spécificité, qui introduit comme une dissonance dans le registre d’un universel que d’aucuns veulent croire pur de toute singularité ? Ainsi des Noirs aujourd’hui : par la voix des porte-parole que leur offre le CRAN, ils demandent à n’être plus traités en tant que Noirs, et dans un même souffle réclament l’instauration de statistiques de la diversité, ethniques ou raciales, visant à compter les minorités visibles, et donc à les identifier, au moins statistiquement, en tant que Noirs, à côté d’autres catégories possibles. Contradiction ?

Le paradoxe minoritaire n’en est pourtant pas une. C’est il est vrai ce que prétendent aujourd’hui certains, pour qui cet antiracisme serait un racisme à l’envers, tout comme hier pour d’autres (qui sont souvent les mêmes) le combat féministe en faveur de la parité apparaissait comme un avatar du sexisme. L’un et l’autre combat ne font-ils pas exister des catégories (Noirs ou femmes) qu’il conviendrait plutôt d’abolir ? Je dirai plutôt pour ma part que n’entrevoir ici qu’une contradiction, c’est s’interdire de comprendre en quoi le paradoxe minoritaire contribue à déjouer les catégories – précisément parce qu’il en joue. Songeons à Olympe de Gouges : elle parle en tant que femme, mais ne s’enferme aucunement dans cette catégorie identitaire. C’est bien pourquoi elle peut aussi s’engager contre « l’esclavage des Noirs », une discrimination éclairant l’autre. L’expérience n’est donc pas une prison sans fenêtre sur le monde ; bien au contraire, elle perce des ouvertures qui permettent de le voir autrement, et de voir d’autres expériences que la sienne propre. Le paradoxe minoritaire, ce n’est donc pas seulement un parallèle entre autant de conditions paradoxales qu’il peut exister de minorités – soit le paradoxe de chaque minorité. C’est aussi, de manière plus fondamentale encore, une sensibilité politique qui déborde du cadre de l’expérience particulière pour interroger l’ensemble des expériences, chacune dans sa singularité. C’est en tant que femme, parce que minorée en tant que telle, qu’Olympe de Gouges entrevoit ce que c’est que d’être minoré en tant que Noir, en tant qu’esclave. La condition minoritaire est ainsi pensable dans toute sa généralité – et du même coup, sa formulation offre un langage politique quelle que soit l’expérience de chacune, et de chacun, minoritaire ou pas. C’est parce que certaines, et certains, parlent en tant que femmes, Noirs ou autres minoritaires, qu’il devient possible pour tout le monde, qu’on soit homme ou femme, Blanc ou Noir, « majoritaire » ou minoritaire, de percevoir et de penser la condition minoritaire.Pour autant, le paradoxe minoritaire ne signifie aucunement qu’une position minoritaire, privilégiée en quelque sorte, l’emporterait sur les autres, et que parler en tant que femme, par exemple, autoriserait à parler à la place des autres minoritaires, ainsi privés de la prise de parole politique pour contester l’assignation identitaire. On ne libère jamais les autres. Les femmes blanches ne libèrent pas les hommes de couleur, ni même les femmes de couleur – non plus que, faut-il le préciser ? les hommes blancs ne peuvent y prétendre. Ce qui ne veut pas dire que chacun se batte pour soi, sans pouvoir dépasser le périmètre restreint d’une expérience propre. En effet, parce que le questionnement minoritaire interroge l’ordre des choses, et en révèle l’arbitraire et l’injustice, il n’appartient à personne, et chacun, chacune peut se l’approprier. Olympe de Gouges n’a pas émancipé les Noirs ; en revanche, par ses mots et par son exemple, elle leur a fourni des armes – ou plus précisément, comme les femmes de leur côté, les Noirs lui ont emprunté des armes. La mulâtresse Solitude, en refusant jusqu’à la mort la restauration de l’esclavage par Napoléon Bonaparte, s’en est ainsi emparée pour se battre, et pour exister à la fois en tant que femme et en tant que Noire, refusant à la fois les chaînes de la féminité et celles de l’esclavage – même si sa double condition devait lui être rappelée jusqu’au bout, puisque le bourreau attendit la naissance de son enfant, à son tour voué à la servitude. Nul ne parle à sa place, nul ne l’émancipe malgré elle ; elle est l’actrice de son destin. C’est à ce titre qu’elle a sa place au Panthéon. Sans doute n’est-elle pas loin d’une figure de l’esclave inconnue, soit d’une victime sans voix ; mais en même temps, par son courage proprement civique, elle a bien sa place parmi les « grands hommes » de la République.

La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude démontrera à la France et au monde que la question minoritaire a toute sa place dans notre République. Ce n’est pas une « communauté » qui sera ainsi reconnue – les femmes, ou les Noirs ; ce ne sont pas même deux communautés. C’est l’ensemble de la question minoritaire. Les diverses assignations identitaires qu’entraînent les formes multiples et enchevêtrées de la domination se trouveront ainsi tout à la fois éclairées et interrogées. C’est l’ordre des choses qui s’en trouve moins nécessaire, moins évident, moins naturel – ébranlé par le questionnement minoritaire.La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude, ce sera une manière pour la République de faire une place dans le temple laïque du Panthéon, non pas seulement à ceux qui émancipent les autres, comme Victor Schoelcher, mais désormais aussi à ces femmes qui prennent la parole en tant que femmes, à ces Noirs qui se battent en tant que Noirs, sans pour autant les enfermer dans la spécificité irréductible de chaque lutte, ni à l’inverse dissoudre la particularité de chacune et chacun dans un universalisme abstrait et indifférencié : les reconnaître, ensemble, c’est proclamer hautement qu’à travers ces expériences singulières conjuguées ou croisées, par-delà ces expériences irréductibles les unes aux autres, on peut remettre en cause la normalité de la domination et donc la norme dominante sous toutes ses espèces.La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude, ce ne sera pas la fin de la République, ce ne sera pas non plus le simple prolongement de
la République éternelle ; ce sera plutôt l’avènement d’une République minoritaire : non pas une République mineure, ou minorée, mais une République grandie d’entendre et d’écouter enfin ces voix minoritaires pour leur donner un écho majeur.
 

Posted in 3 - "Aux grands Hommes...", par Eric Fassin | Leave a Comment »