Pour la panthéonisation d’Olympe de Gouges et de Solitude

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La Citoyenne paradoxale, par Joan Scott

Posted by Christine sur mars 6, 2007

Olympe de Gouges, la Citoyenne paradoxale,  

Extrait de
La Citoyenne paradoxale, Paris, Albin Michel, 1998, pp. 55-57
 Joan W. Scott, Harold F. Linder Professor of Social Science, Institute for Advanced Study,
Princeton
 

Lorsque Olympe de Gouges réclama l’admission des femmes en politique en se fondant sur leur individualité, elle se heurta au problème du « Soi » et de l’autre. Selon le discours politique de son époque, l’individu indépendant se constituait en antithèse à la femme dépendante. La notion d’individu abstrait de Condorcet n’offrait pas une réponse pleinement satisfaisante aux yeux d’Olympe de Gouges. Comment parviendrait-elle finalement à assurer l’individualité de la femme ? Les oppositions « Soi »/autre, homme/femme pouvaient-elles être symétriques, ou le fait de considérer les femmes comme égales priverait-il d’une certaine façon les hommes de l’individualité que leur conférait l’existence d’un autre, parce que cela rendrait tout le monde semblable ? Les autres pourraient-ils simplement être d’autres « Soi » (masculin ou féminin), le genre important peu, ou, en l’absence de genre, les frontières se brouilleraient-elles en un narcissisme égocentrisme ? Ces questions lancinantes n’étaient pas abordées par le plaidoyer de Condorcet en faveur d’une égalité fondée sur la raison humaine commune. Néanmoins, ses écrits vinrent étayer les arguments d’Olympe de Gouges et influencèrent ses actions. Olympe de Gouges se forgea une identité de membre du Public en se servant des idées en vogue sur les femmes, raison et l’opinion publique (qui faisaient toutes l’objet de controverses).

Dans l’atmosphère enfiévrée de la Révolution, alors que de nombreuses définitions d’un comportement approprié étaient sujettes à réinterprétation, elle imagina qu’elle était – et, de fait, devint – une figure politique relativement en vue. Elle y parvint non pas en reproduisant le rôle d’hommes politiquement actifs, mais en adaptant l’action politique aux femmes. Chaque fois qu’elle se désigne comme « homme d’Etat », chaque fois qu’elle invoque son « génie bienfaisant », elle fait aussi référence à sa féminité […]. L’une de ses brochures s’intitulait Le Cri d’un sage : par une femme. Lorsqu’elle se proposa comme avocate de Louis XVI, au cours de son procès, elle affirma à la fois que son sexe ne devait pas entrer en considération (« Laissons à part mon sexe »), et qu’il fallait le prendre en compte (« L’héroïsme et la générosité sont aussi le partage des femmes et la Révolution en offre plus d’un exemple »). Il ne s’agissait pas d’attester que les femmes étaient semblables aux hommes pour les faire accéder à la qualité de citoyen, mais de réfuter l’amalgame dominant du citoyen actif et de la masculinité, de rendre la différence sexuelle non pertinente en politique et, en même temps, d’associer les femmes – explicitement en tant que femmes – à la notion de sujet « actif ». Mais puisque le citoyen actif était déjà défini comme un individu mâle, comment pouvait-elle plaider la cause des femmes ? L’apparente contradiction – entre non-pertinence et pertinence de la différence sexuelle, entre égalité et différence – était au cœur du projet féministe de faire des femmes des sujets politiques. Tente de réaliser ce projet impliquait un acte d’auto-création, par lequel une femme se définissant en tant que femme jouait le rôle public/politique habituellement dévolu aux hommes […].

Mais Olympe de Gouges se retrouva inévitablement confrontée à la paradoxale « logique de la semblance ». Dans la mesure où son imitation était réussie, elle mettait en lumière la différence qu’Olympe de Gouges voulait dépasser, une différence qu’elle commentait toujours avec une sorte d’étonnement joyeux (regardez, proclamait-elle en se référant à elle-même, voici une femme qui se fait Homme !). Et dans la mesure où la différence de
la Femme évoquait la distinction actif/passif, la ressemblance obtenue n’établissait pas l’autonomie, mais son contraire. Olympe de Gouges fit un instrument du rôle réservé aux hommes, afin de le rendre accessible aux femmes. Ce jeu défiait les idées reçues sur les qualités proprement féminines et masculines, parce qu’il dévoilait la nature nécessairement contradictoire de l’association exclusive de « l’Homme » au « Citoyen » actif. Mais on pouvait aussi l’interpréter (ce fut le cas en 1793) comme un acte inauthentique, parce qu’il procédait d’une fausse identification, qui confirmait donc les fondements de l’exclusion.     
 

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