Pour la panthéonisation d’Olympe de Gouges et de Solitude

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« Aux Grands Hommes, la République reconnaissante », par Eric Fassin

Posted by Christine sur mars 3, 2007

La République minoritaire 
éric Fassin, sociologue (école normale supérieure, Paris)
 

 « Aux grands hommes la patrie reconnaissante » : c’est la devise inscrite au fronton du Panthéon, depuis la Révolution française, et de nouveau depuis les funérailles de Victor Hugo. Les femmes y ont-elles quand même leur place ? Bien sûr, et non seulement en tant qu’épouses, comme celle de Marcellin Berthelot, mais aussi, depuis 1995, en leur nom propre, avec Marie Curie, même si elle y accompagne aussi son époux. Mais peuvent-elles y figurer en tant que femmes, et non pas en faisant abstraction de cette qualité ? C’est tout l’enjeu d’aujourd’hui.

Le Panthéon est en effet un temple républicain. Proposer la panthéonisation d’Olympe de Gouges, féministe avant l’heure, et de Solitude, révoltée contre l’esclavage, l’une et l’autre exécutées à quelques années de distance, les faire entrer dans ce sanctuaire laïque, non seulement en raison de leur courage intellectuel et physique, c’est-à-dire en tant qu’héroïnes, mais aussi, symboliquement, en tant que femmes, et même en tant que femme noire pour la seconde, n’est-ce pas désacraliser la République en introduisant le loup du communautarisme dans la bergerie de la patrie de l’universalisme ? En réalité, bien au contraire, cela revient à interroger cette devise, et ses « grands hommes », à la lumière de l’exigence républicaine. C’est à propos d’Olympe de Gouges qu’au moment du bicentenaire de la Révolution française l’historienne féministe américaine Joan W. Scott a d’abord formulé son argument sur « la citoyenne paradoxale », en écho à cet aveu si parlant : les femmes, pour cette figure révolutionnaire, « n’ont que des paradoxes à offrir ». Non pas, faut-il le dire, que la femme serait, par nature, condamnée aux incohérences d’une incorrigible irrationalité, mais que sa prise de parole, au moment même où se met en place ce que la philosophe Geneviève Fraisse a appelé la « démocratie exclusive », qui écarte les femmes au moment de poser l’égalité des hommes, est vouée au paradoxe. N’est-ce pas en tant que femme que la féministe réclame d’être traitée comme si elle était un homme ?

Ce paradoxe n’est pas propre aux femmes. On peut y voir plutôt une figure constitutive de la condition minoritaire – et c’est pourquoi je parle ici de « paradoxe minoritaire ». Si la minorité n’est pas une réalité statistique, mais un statut politique fondé sur la discrimination, est minoritaire celui (ou celle) qui est minoré(e) par les relations de domination constitutives de nos sociétés. Pour se faire entendre, dans un espace public traversé par ces inégalités, et dans des registres du discours structurés par ces discriminations, les minoritaires sont donc voué(e)s au paradoxe. Ne sont-ils, ne sont-elles pas appelé(e)s à faire entendre toujours une particularité, une spécificité, qui introduit comme une dissonance dans le registre d’un universel que d’aucuns veulent croire pur de toute singularité ? Ainsi des Noirs aujourd’hui : par la voix des porte-parole que leur offre le CRAN, ils demandent à n’être plus traités en tant que Noirs, et dans un même souffle réclament l’instauration de statistiques de la diversité, ethniques ou raciales, visant à compter les minorités visibles, et donc à les identifier, au moins statistiquement, en tant que Noirs, à côté d’autres catégories possibles. Contradiction ?

Le paradoxe minoritaire n’en est pourtant pas une. C’est il est vrai ce que prétendent aujourd’hui certains, pour qui cet antiracisme serait un racisme à l’envers, tout comme hier pour d’autres (qui sont souvent les mêmes) le combat féministe en faveur de la parité apparaissait comme un avatar du sexisme. L’un et l’autre combat ne font-ils pas exister des catégories (Noirs ou femmes) qu’il conviendrait plutôt d’abolir ? Je dirai plutôt pour ma part que n’entrevoir ici qu’une contradiction, c’est s’interdire de comprendre en quoi le paradoxe minoritaire contribue à déjouer les catégories – précisément parce qu’il en joue. Songeons à Olympe de Gouges : elle parle en tant que femme, mais ne s’enferme aucunement dans cette catégorie identitaire. C’est bien pourquoi elle peut aussi s’engager contre « l’esclavage des Noirs », une discrimination éclairant l’autre. L’expérience n’est donc pas une prison sans fenêtre sur le monde ; bien au contraire, elle perce des ouvertures qui permettent de le voir autrement, et de voir d’autres expériences que la sienne propre. Le paradoxe minoritaire, ce n’est donc pas seulement un parallèle entre autant de conditions paradoxales qu’il peut exister de minorités – soit le paradoxe de chaque minorité. C’est aussi, de manière plus fondamentale encore, une sensibilité politique qui déborde du cadre de l’expérience particulière pour interroger l’ensemble des expériences, chacune dans sa singularité. C’est en tant que femme, parce que minorée en tant que telle, qu’Olympe de Gouges entrevoit ce que c’est que d’être minoré en tant que Noir, en tant qu’esclave. La condition minoritaire est ainsi pensable dans toute sa généralité – et du même coup, sa formulation offre un langage politique quelle que soit l’expérience de chacune, et de chacun, minoritaire ou pas. C’est parce que certaines, et certains, parlent en tant que femmes, Noirs ou autres minoritaires, qu’il devient possible pour tout le monde, qu’on soit homme ou femme, Blanc ou Noir, « majoritaire » ou minoritaire, de percevoir et de penser la condition minoritaire.Pour autant, le paradoxe minoritaire ne signifie aucunement qu’une position minoritaire, privilégiée en quelque sorte, l’emporterait sur les autres, et que parler en tant que femme, par exemple, autoriserait à parler à la place des autres minoritaires, ainsi privés de la prise de parole politique pour contester l’assignation identitaire. On ne libère jamais les autres. Les femmes blanches ne libèrent pas les hommes de couleur, ni même les femmes de couleur – non plus que, faut-il le préciser ? les hommes blancs ne peuvent y prétendre. Ce qui ne veut pas dire que chacun se batte pour soi, sans pouvoir dépasser le périmètre restreint d’une expérience propre. En effet, parce que le questionnement minoritaire interroge l’ordre des choses, et en révèle l’arbitraire et l’injustice, il n’appartient à personne, et chacun, chacune peut se l’approprier. Olympe de Gouges n’a pas émancipé les Noirs ; en revanche, par ses mots et par son exemple, elle leur a fourni des armes – ou plus précisément, comme les femmes de leur côté, les Noirs lui ont emprunté des armes. La mulâtresse Solitude, en refusant jusqu’à la mort la restauration de l’esclavage par Napoléon Bonaparte, s’en est ainsi emparée pour se battre, et pour exister à la fois en tant que femme et en tant que Noire, refusant à la fois les chaînes de la féminité et celles de l’esclavage – même si sa double condition devait lui être rappelée jusqu’au bout, puisque le bourreau attendit la naissance de son enfant, à son tour voué à la servitude. Nul ne parle à sa place, nul ne l’émancipe malgré elle ; elle est l’actrice de son destin. C’est à ce titre qu’elle a sa place au Panthéon. Sans doute n’est-elle pas loin d’une figure de l’esclave inconnue, soit d’une victime sans voix ; mais en même temps, par son courage proprement civique, elle a bien sa place parmi les « grands hommes » de la République.

La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude démontrera à la France et au monde que la question minoritaire a toute sa place dans notre République. Ce n’est pas une « communauté » qui sera ainsi reconnue – les femmes, ou les Noirs ; ce ne sont pas même deux communautés. C’est l’ensemble de la question minoritaire. Les diverses assignations identitaires qu’entraînent les formes multiples et enchevêtrées de la domination se trouveront ainsi tout à la fois éclairées et interrogées. C’est l’ordre des choses qui s’en trouve moins nécessaire, moins évident, moins naturel – ébranlé par le questionnement minoritaire.La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude, ce sera une manière pour la République de faire une place dans le temple laïque du Panthéon, non pas seulement à ceux qui émancipent les autres, comme Victor Schoelcher, mais désormais aussi à ces femmes qui prennent la parole en tant que femmes, à ces Noirs qui se battent en tant que Noirs, sans pour autant les enfermer dans la spécificité irréductible de chaque lutte, ni à l’inverse dissoudre la particularité de chacune et chacun dans un universalisme abstrait et indifférencié : les reconnaître, ensemble, c’est proclamer hautement qu’à travers ces expériences singulières conjuguées ou croisées, par-delà ces expériences irréductibles les unes aux autres, on peut remettre en cause la normalité de la domination et donc la norme dominante sous toutes ses espèces.La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude, ce ne sera pas la fin de la République, ce ne sera pas non plus le simple prolongement de
la République éternelle ; ce sera plutôt l’avènement d’une République minoritaire : non pas une République mineure, ou minorée, mais une République grandie d’entendre et d’écouter enfin ces voix minoritaires pour leur donner un écho majeur.
 

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